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Contretemps : Justement, en France, une grande partie du mouvement féministe rejette de son combat les femmes musulmanes voilées. Une partie se laisse même instrumentaliser pour justifier des politiques racistes. Selon toi, quelles conclusions tirer de ces oppositions dans le mouvement féministe ? Est-ce que cela signifie que la construction d'un mouvement féministe d'ensemble est impossible, ou non souhaitable ?

Zahra Ali : C'est effectivement une question importante. L'alliance des féminismes n'est souhaitable qu'avec un féminisme qui prendrait en compte la racialisation et les questions de classe. C'est fondamental, sinon ce féminisme risquerait d'être raciste, et l'on revient à la critique qu'à leur époque, les Black Feminists avaient déjà opposée au féminisme « blanc » et dominant.

Il y a une véritable importance à ne pas calquer le féminisme musulman sur l'agenda du féminisme dominant. J'aurais par exemple pu faire un livre qui aurait repris les questions d'un agenda féministe déjà défini (j'aurais alors pu faire un chapitre : « qu'est-ce que le féminisme musulman a à dire sur l'avortement », puis un « sur l'homosexualité », etc.). Mais je pense qu'il y a une urgence à partir de « nos questions à nous », et à amener les gens à comprendre notre démarche plutôt que d'adapter notre démarche à des réalités féministes qui ne sont pas les nôtres.

Contretemps : A ce propos, le mouvement du Black Feminism et du féminisme décolonial sont des références tout à fait présentes dans ton ouvrage, notamment dans sa conclusion, « Décoloniser et renouveler le féminisme », avec des références explicites à Davis, Mohanty, Spivak, etc... Est-ce que tu pourrais nous parler un peu plus longuement de cet héritage ?

Zahra Ali : C'est un héritage vraiment important. Personnellement, j'ai découvert Angela Davis à la fin du lycée, et j'ai été profondément marquée par Femmes, Race, Classe 11. Ce livre m'a beaucoup marqué et a nourri ma réflexion. J'en ai notamment retenu l'idée que je pouvais critiquer mes frères mais que je n'étais pas contre eux. Et aussi, que chaque critique, chaque chose que l'on pouvait dire pourrait être ensuite utilisée contre nous, à des fins racistes notamment. Et ça, c'est vraiment important. Il ne s'agit pas de calquer sur nos réalités quelque chose qui est né d'un contexte particulier, mais de nous nourrir d'un combat féministe qui ne renonce pas à un combat antiraciste, un combat « auprès de nos frères ».

J'en ai également retenu cette réflexion qui m'a beaucoup marquée des féministes noires-Américaines qui déclaraient : « Nous voulons être des femmes », parce qu'à l'époque, elles n'étaient pas des femmes : être une femme, c'était être une femme blanche, et c'était un luxe. Aujourd'hui, nous revendiquons le droit d'être des femmes, et d'être féministes, sans avoir à nous couper de nos frères.

Propos recueillis par Solène Brun et Capucine Larzillière.

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1. Shari'a : littéralement la voie, le chemin vers la source, le principe de justice et d'égalité pour les réformateurs musulmans (et non au sens politique communément utilisé).

2. Khaked Abou El Fadl, Speaking in God's Name: Islamic Law, Authority and Women, Oneworld, 2001.

3. Sisters In Islam est une organisation de femmes musulmanes en Malaisie qui revendique un travail d'interprétation du Coran pour faire valoir les droits des femmes dans le cadre de l'islam.

4. Islamisme : terme à utiliser de préférence au pluriel, qui désigne l'islam politique, et qui regroupe des courants très variés, notamment les Frères Musulmans en Egypte ou Enhadda en Tunisie. L'islamisme, qui permet de faire la critique d'un islam d'Etat, n'a pas historiquement une lecture particulièrement littéraliste des textes, contrairement au salafisme, par exemple, qui s'est longtemps tenu à l'écart de la politique.

5. « Que soit issue de vous une communauté qui appelle au bien, ordonne le convenable, et interdit le blâmable. Car ce seront eux qui réussiront. » (Sourate 3, La Famille d'Imran verset 104)

6. Zahra Ali, Féminismes islamiques, Paris, La Fabrique, 2012, p32.

7. Mona Chollet, Beauté fatale : Les nouveaux visages d'une aliénation féminine, Paris, Zones, 2012.

8. Voir Khosrokhavar F., L'Islam des jeunes, Flammarion, 1997, chapitre « L'islam au féminin », p. 117 à 142 et Gaspard F. (en collab. avec) Le Foulard et la République, La Découverte, 1995 ; Cesari J., Musulmans et républicains. Les jeunes, l'islam et la France, Complexe, coll. « Les Dieux dans la Cité », Bruxelles, 1998 ; Venel N., Musulmanes françaises. Des pratiquantes voilées à l'université, L'Harmattan 1999 et Ali Z. et Tersignif S., « Feminism and islam: a post-colonial and transnational reading », in Exchanges and Correspondence: The Construction of Feminism, dir. C. Fillard et F. Orazi, et Z. Ali, cahier religioscope "Des musulmanes en France: féminisme islamique et nouvelle forme de l'engagement pieux" sept 2012 : http://religion.info/pdf/2012_09_Ali.pdf.

9. Leila Ahmed, A Quiet Revolution: The Veil's Resurgence, from the Middle East to America, New Haven, Yale University Press, 2011.

10. Expression qu'emploie Asma Lambaret, page 68

11. Angela Davis, Femmes, race et classe, Paris, Edition des Femmes, 1983.

date:

24/11/2012 - 15:43

Zahra Ali