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Analyse du mouvement en cours : Italie, il y a 40 ans

quelle est la sincérité des directions syndicales françaises quand elles proclament vouloir continuer et amplifier le mouvement ?

Qu'avons-nous à espérer de l'intersyndicale suite aux manifestations du 28 octobre et du 6 novembre ? alors que des reprises s'amorcent et les grèves se suspendent, les choix tactiques syndicaux posent question... Tactique d'épuisement des bases radicales pour ne pas perdre la face et préparer des accords souterrains avec le gouvernement ? ou véritable pause dans la mobilisation afin de lancer une seconde salve d'actions directes enfin aptes à vaincre les larbins pro-capitalistes du gouvernement Sarkozy ? Nous le verrons rapidement sur le terrain, en fonction des efforts, ou non, développés par les militants pour propager la grève partout où ils se trouvent, chose qui n'a pas du tout été faite jusqu'à maintenant. voyon s également si les cibles économiques seront au non atteintes le jour des manifestations de masse, peut-être les seuls moment où une partie des non-grévistes actuels pourraient basculer dans l'action. En attendant, méfions nous des tentations sacrificielles pour une partie d'entre nous.... Tirons les leçons des manipulations passées.

 

Par exemple, cet article tiré du journal de Lutte Ouvrière Hebdo du 10 décembre 1999 sur les évènements italiens  de l'automne 1969  donnent une illustration des quelques tactiques des bureaucraties pour contenir la lutte dans un contexte de mouvement interprofessionnel large et déterminé. Certes, le contexte, l'objet de la lutte sont bien différents mais le problème est le même : comment se faire passer pour des radicaux quand on est dans le compromis voire la trahison par nature ? Comme on le voit, le spectre de la violence juvénile incontrôlée et orientée a aussi un rôle à jouer : à chaque époque ses peurs. Dans les années 1970, les groupes terroristes. Aujourd'hui, les casseurs.

 

 

Il y a trente ans : l'« automne chaud » italien de 1969

L'automne de 1969, il y a trente ans, est resté dans l'histoire de l'Italie comme l'« automne chaud ». Marqué de nombreuses manifestations ouvrières, en particulier dans le cadre de la négociation du contrat collectif des métallurgistes, il était en même temps bien plus qu'une saison de luttes syndicales. Il marquait le point culminant d'une montée ouvrière dont les premiers signes étaient apparus dès le début des années soixante. Lasse de la surexploitation, du mépris, des bas salaires, toute une classe ouvrière faisait irruption sur la scène pour exiger d'autres conditions. Malgré les efforts des organisations syndicales pour maintenir ses revendications dans un cadre économique, l'ampleur de l'« automne chaud » le faisait apparaître, à l'égal de Mai 1968 en France, comme un mouvement politique tendant à contester la société capitaliste elle-même.

Les prémisses de l'explosion

En fait, cet automne-là avait commencé au printemps, et même l'année précédente. Les explosions de mécontentement se multipliaient, débouchant souvent sur des heurts avec la police. En avril 1969 à Battipaglia, dans le Sud, une manifestation contre la fermeture de l'unique établissement industriel de la ville dégénéra en affrontements entre manifestants et policiers, faisant deux morts parmi les premiers.

A peu près dans la même période, les grèves commençaient à se multiplier chez Fiat à Turin, d'abord dans la principale usine de la ville, Fiat-Mirafiori, pour s'étendre ensuite aux autres usines du groupe à Turin et aux alentours : Fiat-Lingotto, Fiat-Rivalta. Les cadences de travail, les salaires, les horaires, toutes ces revendications surgissaient les unes après les autres, les grèves échappant souvent au contrôle des dirigeants syndicaux.

Le 3 juillet 1969, ceux-ci crurent reprendre l'initiative en proclamant une journée de grève générale sur un objectif extérieur à l'usine, la lutte contre la hausse des loyers. Mais ce jour devint un grand jour pour les travailleurs turinois, dont les cortèges, rejoints aussi par des cortèges étudiants, convergèrent sur l'usine de Mirafiori. Face à celle-ci, à l'entrée du Corso Traiano, de violentes bagarres éclatèrent avec la police, qui durèrent plusieurs heures et s'étendirent à d'autres quartiers de Turin.

Ces bagarres du Corso Traiano, en juillet, étaient la véritable annonce de « l'automne chaud ». Au même moment, les débrayages et les grèves se multipliaient dans de nombreuses entreprises. Dès la fin du mois d'août, lorsque les travailleurs rentrèrent de vacances, les grèves reprirent chez Fiat, chez Pirelli et bien d'autres.

Une tactique de division

Cependant, les directions syndicales avaient alors eu le temps de prendre la mesure du mécontentement ouvrier et de mettre au point leur tactique. Cet automne de 1969 était aussi l'échéance des contrats collectifs de la métallurgie, de la chimie, du bâtiment et d'autres catégories. Les dirigeants syndicaux avaient ainsi un cadre tout trouvé permettant de canaliser l'explosion de mécontentement ouvrier : ils allaient fixer aux métallos l'objectif d'un « bon contrat » pour la métallurgie, aux travailleurs de la chimie celui d'un « bon contrat » pour leur catégorie, etc. Les directions syndicales mirent au point la tactique dite des grèves « articulées » : tel jour les métallos firent grève, tel autre les travailleurs de la chimie, tel autre le bâtiment. Des grèves «  générales » purent aussi avoir lieu... mais par province ou même par ville, contre la vie chère ou la hausse des loyers. Au niveau des entreprises les dirigeants syndicaux prônaient les grèves tournantes, un atelier après l'autre, sous prétexte de causer le plus de dommages possible aux patrons à moindres frais pour les ouvriers. Mais le but réel était d'empêcher que l'ensemble des travailleurs se retrouvent dans la même lutte.

En même temps, les directions syndicales firent le nécessaire pour reprendre le contrôle d'une base qui commençait à leur échapper : dans bien des entreprises, mécontents de structures syndicales très hiérarchiques et loin de leur contrôle, les travailleurs avaient commencé à élire des délégués d'atelier. Qu'à cela ne tienne, les directions syndicales allaient retourner la situation en institutionnalisant ces délégués d'atelier sous forme de « conseils d'usine ». Ceux-ci devaient devenir l'organe de base du syndicat unitaire que les trois confédérations syndicales, CGIL, CISL et UIL, s'annonçaient décidées à construire ensemble. L'unité des trois confédérations allait devenir un moyen, surtout, de mieux contrôler la base.

On ne peut énumérer toutes les journées d'action des trois mois de l'« automne chaud » : le 11 septembre les métallurgistes, le 12 septembre les métallos, le 16 la chimie et la métallurgie du secteur d'Etat ; le 7 octobre grève des métallos à Milan, le 8 grève nationale du bâtiment et des métallos de Rome, le 9 octobre grève générale de la région Frioul-Vénétie julienne, le 10 octobre grève des métallos turinois, les 15 et 16 octobre grève à Milan contre la vie chère, le 17 octobre grève générale à Palerme, le 19 novembre grève générale contre la vie chère et violentes manifestations à Milan, le 28 novembre, manifestation nationale des métallos à Rome...

Les dirigeants syndicaux se montrèrent en même temps capables d'avoir un langage d'apparence radicale, d'isoler les ouvriers les plus combatifs et les groupes révolutionnaires qui tentaient de les contester, de diviser à l'infini les luttes ouvrières et finalement d'épuiser progressivement la combativité de la base. Le 7 novembre ils signaient le contrat collectif du bâtiment, le 7 décembre le contrat de la chimie, le 8 le contrat collectif des métallos du secteur public.

La bombe de Piazza Fontana

Mais alors que la combativité ouvrière s'épuisait dans les divisions de la savante tactique syndicale, d'autres forces étaient à l'œuvre. Le 12 décembre, une bombe explosait dans le hall de la Banque de l'Agriculture, Piazza Fontana à Milan, faisant 16 morts. Dans les jours qui suivirent, l'attentat fut attribué à des anarchistes. L'un d'eux, Giuseppe Pinelli, mourut dans les mains de la police milanaise. En fait, l'attentat de Piazza Fontana n'allait être que le premier d'une série d'actions du même type émanant de l'extrême droite et de certains milieux de la police et de l'armée, politique que l'on allait baptiser « la stratégie de la tension » : une partie de l'appareil d'Etat était le siège de troubles complots visant, si la tension sociale continuait, à préparer un tournant vers un gouvernement autoritaire.

Mais la préoccupation des partis de gauche et des syndicats n'était certes pas de préparer la classe ouvrière à faire face à ce danger. Elle était désormais de mettre un terme au plus tôt à l'agitation sociale. Le 21 décembre la signature du contrat collectif des métallos du secteur privé, qui avaient été l'avant-garde de l'« automne chaud », mettait un point final à cette saison de luttes.

De nombreux groupes révolutionnaires, qui avaient commencé à émerger en 1968-1969, s'étaient développés au cours de l'« automne chaud ». Dans les années qui suivirent, la désillusion allait être à la mesure des illusions souvent naïves de 1969, et ils allaient connaître peu à peu le reflux. Certains, ayant perdu confiance dans l'action ouvrière, allaient se lancer dans le « brigatisme », un terrorisme se disant d'extrême gauche et censé répondre par ses actions individuelles au terrorisme « noir » d'extrême droite.

Une promotion pour les appareils syndicaux

L'« automne chaud » allait cependant marquer pour longtemps les relations sociales en Italie. Les directions syndicales, tout comme leurs homologues françaises en mai 1968, avaient montré leur capacité à contrôler l'explosion ouvrière et à empêcher qu'elle ne débouche sur un véritable affrontement politique entre la classe ouvrière et la bourgeoisie. Félicitées, selon l'expression journalistique de l'époque, pour avoir su « chevaucher le tigre », elles allaient être payées de retour, en devenant des interlocuteurs de premier plan de tous les gouvernements. En 1971 était institué le « statut des travailleurs », loi reconnaissant des droits aux ouvriers... mais surtout aux syndicats. Le leader CGIL du syndicat des métallos, Bruno Trentin, qui sortit de l'« automne chaud » avec la réputation d'un syndicaliste combatif et aux idées neuves, allait devenir pour un certain temps la coqueluche de toute la gauche européenne.

Bien sûr, la force des appareils syndicaux italiens allait comporter quelques retombées sous forme d'avantages économiques pour les travailleurs, mais finalement pour bien peu de temps. Dès 1973 et l'éclatement de la crise économique, le mot d'ordre de la bourgeoisie allait être l'austérité et le retour sur tout ce qu'elle avait dû concéder. La collaboration des appareils syndicaux allait s'avérer un atout précieux pour imposer des reculs incessants à la classe ouvrière au nom des nécessités de l'économie. Jusqu'à ces jours de septembre 1992 où, par exemple, on allait voir le même Bruno Trentin expliquer aux travailleurs pourquoi ils devaient accepter l'abandon de l'échelle mobile des salaires et d'un certain nombre d'autres acquis, au bénéfice des « lois du marché », et recevoir en retour des jets de boulons sur les places de nombreuses villes d'Italie.

André FRYS