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La crise permanente de l'anarchisme : partie 3

LA CRISE PERMANENTE DE L’ANARCHISME

 

3ème partie
L’une des conséquences de ce «contrisme» généralisé fut que les écrits constructifs qui, si imparfaits fussent-ils ont été plus nombreux dans la production théorique et littéraire anarchiste que dans celle de n’importe quel autre courant révolutionnaire, sont tombés dans le vide. Ni les idées réalisatrices de Proudhon, toujours essentiellement justes, ni les programmes. toujours actuels, de Bakounine ni des livres comme La conquête du Pain de Kropotkine, En Marche vers la société futur ede Cornelissen, ni celui de Sébastien Faure, Mon Communisme, ni ceux de Pierre Besnard (plus syndicaliste libertaire que véritablement anarchiste), de Pierre Ramus et de beaucoup d’autres n’ont influencé l’ensemble des militants anarchistes. Car l’esprit négateur dominait en eux. Aujourd’hui même, combien sont capables d’exposer en quoi consistait le mutuellisme proudhonien et le collectivisme de Bakounine?
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On ne peut construire que par l’amour et des connaissances spécialisées acquises au prix de longs et tenaces efforts. Et la préséance absolue de l’esprit négateur a façonné, modelé, pétri l’esprit général des groupes épars ou épisodiquement unis. Cet esprit négateur a modelé les individus et s’est étendu à la pratique des rapports inter-anarchistes, et je ne connais rien de plus pénible pour un homme convaincu des valeurs morales de la philosophie libertaire, que l’opposition existant entre ces valeurs et le mouvement qui s’en réclame. Aussi depuis longtemps je m’interroge à ce sujet, et au lieu de me retirer sous ma tente comme ont fait tant d’autres que je comprends mais que je ne suis pas, je m’obstine à vouloir m’expliquer ces contradictions, à regarder les choses en face et à trouver une raison d’espérer et de sauvegarder ce qui demeure valable dans 1a pensée libertaire pour l’avenir de l’humanité.

 

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Nous avons vu que si la haine du mal peut conduire à l’amour du bien, elle n’est trop souvent, dans les milieux anarchistes, qu’une justification de l’insociabilité foncière des individus (7). Au-delà des comportements individuels, elle se justifie en s’attribuant pour objectif imposant la révolution. Mais l’expérience prouve que la plupart des hommes moyens qui viennent à la révolution, sont, avant tout, poussés par une tempérament non seulement combatif mais essentiellement violent. Celui a qui fréquenté les milieux révolutionnaires anarchistes sait que le langage, les comportements, le ton employés sont généralement empreints d’agressivité, et que trop souvent les plus agressifs font la loi. Cela est une conséquence inévitable dans un milieu où une autorité supérieure ne s’impose pas, où des modes de comportement ne sont pas définis et appliqués. D’autre part, enlevez les mots d’ordre, le langage, les buts, les attitudes où domine l’agressivité, et un très grand nombre des adhérents, venus à l’activité violente parce que violents par nature, se retireront.

 

Le but positif qu’on poursuit, le triomphe de la révolution, est toujours en théorie, placé dans un lointain avenir, mais la négation active est immédiate, et unilatérale. Le triomphe de l’amour est pour l’avenir, celui de la haine pour le présent. Les autres mouvements sociaux, qui ont entrepris de réaliser dès maintenant, par d’autres chemins, l’activité municipaliste ou coopératiste, par exemple des réformes sociales (et oui sont loin de faire tout ce qu’ils devraient), peuvent mobiliser — ce qu’ils ne font pas toujours — les tendances constructives ou les sentiments de sociabilité de leurs adhérents. L’anarchisme aurait pu faire de même si suivant les chemins indiqués par Proudhon ou par Gustav Landauer ou encore par Bakounine lui-même au soir de sa vie (8), il s’était incorporé comme élément constructeur à l’évolution de la société.

 

Une autre raison fondamentale met en jeu les bases mêmes de la philosophie et les buts de l’anarchisme: c’est l’interprétation de la liberté. J’ai déjà traité ce sujet dans un !ivre publié en espagnol et je l’ai aussi abordé dans une autre occasion, en langue française (9), mais il est nécessaire d’y revenir et d’y insister car une grande confusion a toujours régné dans le mouvement anarchiste au sujet de ce mot et de sa signification. Pour l’ensemble des anarchistes, la liberté constitue l’alpha et l’oméga de ce qu’il y a de supérieur en ce monde et leur préférence pour l’organisation en groupuscules, leur refus de considérer la société comme un vaste ensemble organique cohérent dont il faut savoir tenir la viabilité viennent avant tout de cet amour illimité de la liberté qui, de plus, a l’avantage de ne demander ni responsabilité historique, ni responsabilité personnelle.

 

Depuis plus de quarante ans, je répète que la solidarité est un principe supérieur à la liberté, car elle implique, pour être réelle, le respect de cette dernière, tandis que le respect de la liberté n’implique nullement la pratique de la solidarité sans laquelle il n’est pas d’existence collective, donc individuelle, possible. Un des meilleurs, organisateurs de la Fédération des Collectivités de la région levantine espagnole me disait récemment comment il avait dû, avec deux autres camarades, lutter contre la tendance au repli sur soi-même qui, en application d’une conception erronée de la liberté, était apparue, comme conséquence d’une propagande inepte, au début de cette extraordinaire expérience. Il fallut rompre ce cercle d’isolement où se confinaient les collectivités, au nom de l’autonomie et du fédéralisme, ce qui heureusement se fit assez vite, et lorsque la Fédération levantine fut organisée en un tout cohérent, avec cinq cents, puis six cents, sept cents, huit cents, neuf cents collectivités, ceux qui appartenaient à chacune d’elles ne se sentirent pas moins libres qu’auparavant. Mais ils se sentirent plus solidaires.

 

Liberté... solidarité (ou fraternité), la différence est énorme. Que l’on dise «Notre but est l’instauration d’une société d’hommes libres, le triomphe de la liberté», ou «Notre but est l’instauration d’une société égalitaire et fraternelle» peut, si l’on n’y réfléchit pas, avoir une signification identique. Il est pourtant loin d’en être ainsi. La liberté n’est pas une conception structurelle de la société qui est, elle, un organisme extrêmement compliqué en dehors duquel, répétons-le inlassablement, aucun individu ne peut vivre. Elle n’implique pas inévitablement la coordination des activités nécessaires du point de vue économique, culturel, social, sans lesquelles l’existence est impossible.

 

Pour la majorité des anarchistes elle n’a été qu’une vision imaginaire et inorganique de la vie sociale... désocialisée, une justification de la négation érigée en principe. Sous prétexte de liberté de l’individu, chacun travaillerait selon ses forces. et selon sa volonté, quand et comment il le voudrait; surtout consommerait selon ses besoins. Je me souviens d’une controverse à laquelle j’assistais à Buenos Aires en 1925, entre un propagandiste georgiste et un orateur anarchiste-communiste très connu. Le premier posait des questions pertinentes et précises sur la façon dont serait organisée la production et la distribution dans une société anarchiste. Et le second lui répondait, à grands coups d’effets oratoires et d’impressionnants mouvements de chevelure: «L’anarchie ne s’occupe pas et n’a pas à s’occuper de questions économiques... l’anarchie n’a rien à voir avec l’organisation de la production car l’anarchie c’est la liberté, la liberté complète de l’individu, la liberté de l’oiseau qui vole et fend l’air à son gré...». Tant de sottise était ce qui dominait et ceux qui. comme moi, réagirent contre elle furent, naturellement, taxés de traîtres, de déviationnistes, quand ce ne fut pas d’agents provocateurs.

 

Nombre d’anarchistes-communistes italiens en sont encore là. Selon eux. la révolution espagnole fut la négation de l’anarchie parce que chacun ne faisait pas ce qu’il voulait dans les collectivités, mais acceptait de s’assujettir aux normes collectives de travail, parce que l’activité des villages, des cantons, des syndicats était coordonnée selon les exigences des besoins généraux dans une société civilisée.

 

Par contre, nous prenons la deuxième définition: «notre but est l’instauration d’une société égalitaire et fraternelle», tout change, d’abord parce que le postulat de fraternité suppose des rapports inter-individuels solidaires, et l’instauration de cette société suscite dans la pensée, dans l’imagination, dans les faits une œuvre créatrice d’ensemble, une organisation responsable de la société impliquant des devoirs autant que des droits. Dans le premier cas, le bavardage pseudo-philosophique constitue la caractéristique intellectuelle dominante. Dans le second, tout ce qu’implique la sociologie oblige à des études, à des analyses constantes qui ne se prêtent pas au camouflage d’une fausse érudition. Il n’est pas besoin d’étudier, de se cultiver pour être libre car, en fin de compte, n’importe quel animal sauvage l’est, et pour l’homme c’est simplement pouvoir faire ou ne pas faire ce qu’il veut.

 

Mais être solidaire, c’est agir responsablement, en tenant compte de l’existence des autres, en prenant part aux activités sociales dans la mesure où cela incombe à chacun de nous. Ce qui implique un comportement moral et pratique responsable.

 

Dans ce dernier cas, sommes-nous réellement libres? La réponse peut varier selon l’art d’accumuler des mots. Mais si nous n’avons pas recours aux arguties «philosophiques», elle nous apparaît négative. Je ne suis pas libre de ne pas aller à mon travail à l’heure établie, sans quoi le journal que nous imprimons ne paraîtrait pas à temps ; un médecin n’est pas libre d’aller se promener quand ses malades l’attendent, un chauffeur d’automobile de rouler à droite ou à gauche comme bon lui semble, un boulanger de ne pas bien pétrir comme il le faut la pâte avec laquelle il fera le pain. Toute la vie sociale est faite de devoirs qui doivent être accomplis régulièrement et selon les engagements pris par chacun, même quand parfois nous préférerions disposer de notre temps à notre guise. Le sentiment de solidarité l’emporte sur la liberté, et aucune société ne serait viable s’il n’en était pas ainsi. La revendication abstraite de la liberté nous semble pure démence, et l’esprit qui l’inspire ne peut mener un mouvement qu’au chaos et à la déliquescence.

 

C’est du reste ce qui s’est presque toujours produit.

 

La conséquence fatale de l’absence d’entente réelle, et d’autodiscipline dont on parle parfois, mais qu’on n’applique jamais, est l’apparition de la forme d’autorité, la plus élémentaire et la plus incontrôlable, car il n’existe pas de garanties en limitant les excès: celle des caïds et des dictateurs, petits ou grands. Malatesta. répondait à ceux qui refusaient de s’organiser au nom de la liberté qu’en réalité le manque d’organisation provoquait la domination sans contrôle des individus les plus autoritaires. Telle est la leçon de l’expérience. Quels que soient les sophismes auxquels on a recours, toute collectivité humaine, tout groupement d’hommes, si relâchés que soient leurs rapports, doit maintenir un certain ordre pour que la coexistence de ses participants soit possible et que les buts poursuivis, pour élémentaires qu’ils soient, puissent être atteints, même à demi. Dans les partis ayant une certaine hiérarchie, constituée ou non d’un commun accord, cet ordre s’obtient par l’application de statuts et de règlements. Dans les groupes anarchistes, où il ne peut s’atteindre «par harmonie», comme disait Louise Michel, il s’obtient par la domination du plus audacieux. Ainsi, les trois quart des groupes anarchistes — et cela non seulement en France — rappellent l’apparition du chef, du condottere,du caudillo(10) à l’origine de l’établissement des premières formes de l’autorité dans les sociétés primitives. Le plus doué pour le commandement, s’impose, sans trop de brutalité ici, brutalement ailleurs. Mais en y mettant des formes ou en n’en mettant pas, il fait la pluie et le beau temps, dirige, commande et naturellement se heurte à ceux qui n’acceptent pas son commandement, ou qui le lui disputent. Ainsi se forment à peu près partout d’innombrables petits clans et se produisent continuellement des luttes intestines qui empoisonnent les milieux anarchistes continuellement morcelés par ces rivalités d’influence ou d’autoritarisme primaire.

 

Tout cela est possible d’abord parce que l’exaltation de la liberté de chacun aux dépens de la tolérance, de l’esprit de fraternité, crée une situation de désordre et d’impuissance dans laquelle il n’y a d’autre alternative que la loi du chef ou la disparition. La volonté d’entente placée au premier rang rend la liberté créatrice et féconde.

 

Les hommes unis pour un grand but humain historique, pour l’accomplissement d’une grande mission qui les élève et les unit dans une vaste communauté d’esprit et d’efforts solidaires peuvent constituer une vaste communauté ayant son dynamisme intégrateur où les animateurs ne sont pas des caïds. Car une chose est la suggestion d’initiatives, la proposition de méthodes de travail, la prévision des conséquences d’une action entreprise ou projetée, de recherches faites ou à faire, et une autre est la dictature individuelle de caractère essentiellement politique — et ce n’est, en fin de compte. que de la petite politique aussi malpropre que celle des partis, sinon plus, que l’on pratique habituellement dans les groupes anarchistes — qui provoque la domination des plus dénués de scrupules, même s’ils sont intellectuellement inférieurs.

 

J’ai, au cours de ma vie, maintes fois connu ce genre de dictateurs et de dictature, cette situation dans laquelle l’autoritarisme d’individus sans scrupules ou gonflés de vanité s’imposait sur un mouvement local, parfois national. L’absence de règlements servait de prétexte à l’exercice de la dictature individuelle sous ses formes parfois les plus odieuses. Celle que j’ai connu en Argentine et en Uruguay n’avait rien a envier au bolchevisme ou au fascisme (11).

 

L’expérience prouve qu’avec le même esprit et les mêmes procédés il en sera toujours ainsi. En ce sens, un peuple indiscipliné par nature ne sera jamais un peuple libre (à moins que par liberté on entende le chaos) car il ne fera pas de lui-même ce qu’exige la vie sociale. Alors pour que la société ne s’écroule pas, il faudra constituer un appareil autoritaire imposant ce qu’il est nécessaire de faire et ce peuple obéira, quoique en regimbant. Tandis qu’un autre peuple, apparemment moins doué pour la liberté parce que plus naturellement discipliné et moins protestataire, sera plus apte à organiser la vie sans appareil plus ou moins coercitif, la conscience individuelle et collective remplaçant avantageusement la loi extérieure à chacun et à tous.

 

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Cet état d’esprit s’étend à toutes les caractéristiques mentales dominantes chez la plupart de ceux qui se réclament de l’anarchisme, ou qui y viennent attirés par une interprétation nihiliste correspondant à une phase de leur évolution personnelle. Dans l’immense majorité des cas, il est impossible de faire admettre, surtout aux nouveaux adhérents qui veulent ou ont le champ libre pour toutes leurs fantaisies, la nécessité d’une discipline intellectuelle ou morale qui implique soit une méthode de formation théorique ou doctrinaire, soit l’acceptation et la pratique d’un ensemble de normes de comportements correspondant aux idées qu’ils prétendent professer. Invoquer cette nécessité fait se hérisser les cheveux de ceux à qui l’on en parle. Et généralement, pour ne pas dire toujours, les adhérents ne réalisant pas l’effort nécessaire pour connaître à fond les idées donc ils se réclament, interprètent ces dernières au gré de leur fantaisie, avec une assurance qui n’a d’égale que le vide de leur pensée et les dimensions de leur ignorance.