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2003 : INVENTAIRE PARTIEL DES CAUSES DE L’ECHEC DE LA LUTTE CONTRE LA REFORME DES RETRAITES

On peut relever ici quelques-unes unes des multiples « fautes  involontaires » commises par les spécialistes syndicaux des luttes sociales. Ces techniques ont été observées ou vécues par plusieurs membres de l’association Sarthe Libertaire au Mans pendant le mouvement de lutte contre la réforme des retraites entre le 13 mai et le 6 juin 2003. Il est peut-être intéressant de se replonger dans ces analyses quelques mois plus tard (ce texte a été écris presque « à chaud », entre juin et septembre 2003 et devait initialement s’intégrer dans un article publié sur le sujet dans la dernière lettre de liaison) alors que se profile déjà un nouveau conflit annoncé  à propos des lois sur le code du travail puis sur la réforme de l’assurance santé. D’autant que le gouvernement compte utiliser la même méthode : de longues et secrètes consultations, qui sont en fait des moments de négociations pour entamer et acheter  la détermination syndicale, suivi de « l’annonce » officielle au bon peuple préalablement conditionné par la propagande médiatique néo-libérale.

 

Voici quelques moyens déjà éprouvés que les syndicats tenteront sans doute d’utiliser de nouveau pour accomplir leur triste besogne :

 

 

 

-          L’absence d’anticipation sur le combat à mener a été dès le début un des grands points faibles du mouvement. Sur mon lieu de travail, aucun syndicat n’avait réellement préparé les salariés au contenu de la réforme ni, surtout, à la détermination et au véritable visage de l’ennemi de classe. Aucun tract ni aucune heure d’information syndicale n’a expliqué dans le fond les enjeux ni les reculs de la réforme alors que les directoires des syndicats négociaient avec le gouvernement depuis le mois de janvier sur ces questions. Il est évident que quand il a fallu expliquer et mobiliser les travailleurs, notamment du secteur privé, pour les convaincre de la nécessité de faire grève, les choses furent beaucoup plus difficiles vue la sous-information du mouvement. Est-ce à la dernière minute qu’une grève générale se prépare ? Si la menace était telle, pourquoi les syndicats n’ont-ils pas prévenu plus tôt de ce qui se tramait ?

 

-          La division artificielle entre les syndicats sur la stratégie à suivre, sans parler de l’attitude de trahison de la direction de la C.F.D.T. Cette incapacité à se coordonner a débouché sur l’absence de mots d’ordre unitaires et clairs pour tous. La division s’est prolongée en guerre de pouvoirs dans les assemblées générales, comme d’habitude. Outre le fait que ce chaos a parfaitement désorganisé le mouvement, il a aussi permis de contrer les critiques internes en désignant un bouc-émissaire. On peut légitimement se demander si les grandes centrales ne se répartissent pas les rôles pour donner l’impression aux salariés qu’ils peuvent s’accrocher à une organisation alors que celle-ci les conduit doucement à leur perte, un peu comme les flics avec celui qui joue le gentil et celui qui singe le méchant lors d’une garde à vue. Cette division s’est donc ensuite complétée d’un clivage assez fort entre les bases radicales et les représentants syndicaux, ceux-ci demeurant dans la logique d’appareil de départ tandis que les bases réclamaient de l’engagement plus important. C’est comme cela que des sections se sont mises en grève contre l’avis de leurs hiérarchies, notamment dans le transport, mais au lieu de s’en prendre à la bureaucratie, ils ont accusé telles ou telles centrales de ne pas vouloir aller plus loin, de freiner et d’être responsable de l’échec. Le rôle du méchant a cette vertu qu’il permet de focaliser sur un individu ou un groupe toutes les peurs, les rancœurs et d’éviter de penser que sa confiance puisse être trahie par « l’aile protectrice » de son organisation. La C.F.D.T. a joué le rôle du traître pour tout le monde et cela a sauvé par exemple la C.G.T. d’une vague de protestation dévastatrice en son sein ; merci les cathos frustrés. A F.O., on a pu clamer sa profession de foi pour la grève générale en toute bonne conscience : les stals de la C.G.T. étaient là pour temporiser officiellement à notre place ; Merci les rouges.

 

-          Les grèves tournantes dans la mobilisation. Les médias n’ont pas cessé de le répéter : c’est une grève de « nantis », de fonctionnaires trop à l’abri des coups durs et l’ignorant grassement. Et pourtant. Pourtant, tout au long des nombreuses manifestations de ce printemps, nous avons vu plusieurs sections de grosses entreprises de la ville venir parfois massivement alimenter les cortèges. Avec les syndicats des MMA, de Renault et de ses sous-traitants comme le japonais NTN, de Glaenzer ou de Wiggins, le secteur privé a pu démontrer qu’il avait des capacités de mobilisation et que les travailleurs s’y sentaient largement concernés. Le seul problème, c’est que les U.D. ont organisé de véritables grèves alternantes entre ces sections, laissant aux seuls fonctionnaires la lourde responsabilité de faire tenir ce mouvement sur la longueur. En fait, ce sont singulièrement les mêmes sections syndicales qui se sont mobilisés durablement, comme si les autres avaient été volontairement contenus pour empêcher que la mayonnaise ne prenne trop bien. Comment expliquer sinon que les activités stratégiques pour bloquer l’économie urbaine n’ont pas été utilisées, alors même que ces établissements comportent de fort taux de syndicalisation, notamment à la C.G.T. ? On peut citer par exemple tous les travailleurs de la voirie, des éboueurs ou de la SETRAM (bus urbains) qui n’ont que très peu participés. Selon moi, Il y a eu délibérément un blocage de l’extension de la grève dès les sections syndicales du privé ou des secteurs stratégiques. Jamais, il n’y a eut un cortège unitaire de toutes les sections des grandes entreprises privées, jamais ils n’ont manifesté tous ensembles dans la même manif’. Fait étrange quand on veut créer un vrai rapport de force et à plus forte raison une grève générale, n’est-ce pas ?

 

-          Les manifestations à répétition : celles-ci ont épuisé et lassé les grévistes, lesquels, à la fin, ne voyaient plus le sens de leur présence dans la rue puisqu’on nous promettait chaque fois que la mobilisation allait croître et que la victoire était proche de cette manière. En réalité, cette tactique a acculé les salariés à accumuler les jours de grèves avec toutes les conséquences financières induites  et à devoir augmenter leur production quand ils revenaient sur le lieu de travail pour compenser la journée qu’il venait de perdre. Cela a dégouté beaucoup de travailleurs dont les tâches sont déjà assez pénibles en temps normal.

 

-          Les objectifs eux-mêmes des manifestations étaient sans impacts la plupart du temps. On nous fait par exemple défiler en plein zone industrielle Sud le 6 juin, au cœur d’un secteur ou plus de 10 000 emplois sont localisés, dans des rues secondaires et entre les murs des usines, pour ne pas gêner la circulation ni la production. Ralentir l’activité productive, acte de sabotage initial, est pourtant la base de l’action syndicale efficace. Pas un syndicat de ces entreprises n’a débrayé pendant notre passage, pas un ne nous a permis de mettre en place un piquet de grève, même devant le fief mythique de Renault et nous n’avons même pas tenté d’entraver la circulation routière à proximité des unités de production. Il a même fallu que les plus revendicatifs des syndiqués désobéissent au chef de la C.G.T qui menait la marche pour aller couper la rocade Ouest à proximité. Un mot d’ordre dans la rue : pas de vagues ! Surtout pas de vagues !… Une autre fois, il fut décidée en grand secret (on se demande d’ailleurs par qui) de bloquer tous les ponts sur la Sarthe. Ayant participé en première ligne au blocage du pont de Fer en compagnie des S.U.D, de l’U.N.S.A. et de la C.F.D.T. (F.O. « tenait » le pont des tabacs, la C.G.T. les ponts Gambetta, Perrin et Yssoir), j’ai pu constater qu’ils tentaient d’empêcher les grévistes d’étendre le blocage aux carrefours routiers sur les quais. L’objectif était clair : gêner sans bloquer la circulation ; surtout ne pas ralentir les déplacements productifs. Et il a fallu que les Anglais du défilé des voitures de sports de collection passe par-là pour que les gens spontanément débordent les syndicats pour venir les empêcher de rouler. Sans l’irruption surprise de ces voitures de riches, il n’y aurait sans doute pas eu grand chose de perturbé ce jour-là. Quant aux 24 heures manif’ inventées au Mans pour l’occasion, ce fut pittoresque mais sans conséquence sur la suite.

 

-          Les préavis dont la durée ne dépassaient pas 24 heures. Comment peut-on raisonnablement demander aux gens de se lancer dans une grève générale quand on les appelle à cesser le travail de « 1 heure à 24 heures » ? Il y a là une contradiction flagrante entre le discours et les actes. D’ailleurs, les militants syndicaux sur mon lieu de travail ont largement répandu l’idée de la grève à la carte avec la complicité de l’employeur : Au choix, nous pouvions faire une heure, une demi-journée ou une journée entière de grève selon ses désirs et ce que sa conscience individuelle estimait devoir payer de sa poche pour sauver le système de retraite par répartition. Inutile de vous décrire la mobilisation difficile des salariés, incapables de se rassembler dans les cortèges et encore moins dans la A.G.. Après les horaires décalés au travail où on ne croise plus ses collègues, voici maintenant les « grèves décalées » où chacun manifeste pour soi, à part ; Pas facile, la lutte des classes, dans ces conditions. Cas échéant, même si les plus récalcitrants réussissaient quand même à se mettre d’accord pour poursuivre la grève, les préavis n’étaient pas reconduit et ils se retrouvaient dans l’illégalité en mettant dans l’embarras leurs hiérarchies syndicales. C’est ce qui est apparemment arrivés aux sections du transport à Paris (RATP et SNCF) au lendemain du 13 mai quand ils ont reconduit une grève sans préavis qui l’autorisait.

 

-          La manipulation sans scrupules des préavis de grève. Les syndicalistes les plus affirmés sont de fins connaisseurs des subtilités du droit du travail. Et à ce titre, ils ne sont pas privés de nous sortir quelques petit tours bien pourris. On m’a relaté le cas incroyable de syndicats appelant à la grève pour une journée de manifestation locale sans qu’un préavis ne soit déposé localement auprès de la direction. De ce fait, ceux qui ont fait grève ce jour-là se sont retrouvés en absence illégale et menacés de faute grave. Encore plus fort : la fois d’après, un préavis a bien été déposé mais un préavis de grève unique reconductible et non illimité pour toute la semaine. La différence ? Quand il est illimité, le gréviste est couvert pendant toute la durée du conflit tandis que quand il est reconductible, si le salarié fait une journée et qu’il reprend le travail le lendemain pour ensuite refaire grève  dans le cas d’un appel à manifester au niveau national, il se met en position illégale car une fois cessée, la grève reconductible ne peut plus être recommencée à l’occasion du même préavis. Il fallait y penser…

 

-          Les délocalisations et les détournements des A.G.. Pour certains secteurs d’activité, les A.G. n’ont pas eu lieu dans les lieux de travail ni même à proximité. Par exemple, les 3500 salariés de la ville et communauté urbaine devait traverser Le Mans  vers une zone résidentielle pour aller assister aux A.G. dans une salle de quartier gracieusement prêtée par la municipalité de gauche…où des syndicalistes C.G.T. sont aussi des élus maire-adjoints.  Dans ces conditions, il est clair que les A.G. se sont joués entre syndiqués, « entre soi ».  Le salarié lambda avait d’autant moins de chance de faire entendre dans une salle remplie de militants convaincus. On voit bien qu’il s’agissait de s’assurer le contrôle du mouvement. On peut citer également le cas d’entreprise comme la mienne où les délégués du personnel n’ont jamais rien fait pour provoquer le moindre débat entre les salariés et encore moins de décisions. Les moments d’informations et de confrontations se sont parfois déroulés à même le bitume à l’issue de manifestations, entre grévistes pressés d’aller déjeuner pour bénéficier du droit à la demi-journée de grève. Quant aux A.G. elles-mêmes, on a évidemment assisté aux empoignades habituelles et à l’affirmation du pouvoir d’un encadrement syndical avide de reconnaissance, dans la pure tradition autoritaire. Écartés des A.G. par leur délocalisation, les salariés n’avaient que trop peu l’occasion de pouvoir s’exprimer. Quand c’était possible, les syndicats ont utilisé les méthodes des animateurs de la télé-poubelle. Tel un plateau d’une émission , le micro voletait de main en main pour que chaque clampin vocifère à son tour et qu’à la fin l’animateur de la CGT des enseignants ne calme tout ce petit monde par des phrases culpabilisantes pour les uns et rassurantes pour les autres ; Pas de débat de fond, posé et argumenté, non, mais de l’émotion, du déballage…

 

-          Les actions radicales isolées. Le mouvement manceau fut marqué par deux actions radicales qui ont failli coûter très cher aux syndicats et à quelques personnes. La première fut l’occupation des voies de chemin de fer à la gare du Mans par 300 personnes tout au début du mouvement. Sur ce coup là, il s’agit d’une action coup de poing organisée par les syndicats, dont la C.G.T et la F.S.U., et qui a dérapé. Avec la complicité de certains cheminots, ils ne devaient occuper les voies que peu de temps, histoire de ne pas déranger la S.N.C.F.. Certains indices laissent même à penser que le coup, médiatisé, avait été négocié avec la direction locale.  La seconde, ce fut le fameux épisode de l’occupation de la C.C.I., à proximité des locaux du M.E.D.E.F. (passage du commerce). L’occupation fut menée tambours battant et s’est terminé par des dégradations à l’intérieur du bâtiment. Sur ce coup, il est difficile de dire qui en est à l’initiative car, c’est à la fin du blocage des ponts qu’une partie du cortège s’est dirigée vers ce bâtiment. En tout cas, ce nouvel épisode violent n’a fait que stigmatiser davantage le mouvement tout en exposant à la répression judiciaire plusieurs personnes. Ces expéditions se sont toujours réalisées à l’écart des grandes manifestations, sans soutien populaire, à partir de quelques éléments radicaux déterminés. On peut là aussi s’interroger sur les raisons qui ont poussé des militants dans cette voie : Ne s’agissait-il pas de calmer les ardeurs des plus remontés des troupes syndicales ? N’y avait-il pas non plus la bonne vieille méthode gauchiste qui consiste à entraîner un petit groupe de choc dans la surenchère désespérée du « sacrifice exemplaire » pour renforcer son contingent « d’avant-garde » ?

 

Avec de telles techniques utilisées simultanément ou partiellement par toutes les centrales syndicales, même F.O. et S.U.D., il ne restait plus qu’aux responsables syndicaux de proclamer sans aucune honte en ce midi blafard du 6 juin, au terme d’une dernière manifestation moribonde, que décidément si le mouvement ne s’était pas étendu, c’était parce que les gens n’avaient pas voulu se mobiliser malgré tous leurs efforts et leur bonne volonté de militants. Les salariés : voilà les coupables désignés de l’échec.

 

            Seulement, il apparaît à la lumière de cette liste non exhaustive des techniques utilisées pour casser le mouvement que les syndicats ont une énorme responsabilité dans l’échec final. Il apparaît même qu’ils ont provoqué cet échec dès le début du mouvement. Pour ultime preuve, ils ont dans certains lieux protéger par anticipation leurs syndiqués contre les méfaits de la grève. Par exemple, comment expliquer que le syndicat le plus à la pointe pour demander la grève générale ait toujours distribué des mandats syndicaux à la pelle à tous les syndiqués qui en faisaient la demande dans ma boîte alors qu’ils n’en foutaient pas une et sans même parfois se déplacer aux manifestations ? Comment expliquer que la permanente de ce même syndicat ait demandé que « ses » syndiqués soient seuls exemptés de retenues sur salaires pour les jours de grève que quelques-uns uns n’auraient pas pu faire passer sur des mandats syndicaux ? La grève qui ne coûte rien, qui ne pèse sur personne dans un syndicat… n’est-ce pas une fausse grève, une grève que l’on sait pour rien dès le début ?

Nec plus ultra de la pourriture : J’ai appris depuis cette période que la dirigeante en question bouffait régulièrement avec les caciques de l’U.M.P locale car elle y avait sa carte. Neutralité syndicale ?