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Sur l'Autogestion : analyse des Alternatifs

Les Alternatifs revendiquent avec justesse l'autogestion comme principe et mode d'actions fondamental de la transformations sociale de notre société capitaliste. lls font également partie des rares partis de gauche qui osent clairement affirmer un objectif révolutionnaire, très critique sur les stratégies et les programmes qualifiés de "sociaux-démocrates" des autres partis, lesquels font effectivement crorie qu'un aménagement du capitalisme est toujours possible. Bien qu'issues des mouvements politiques de la démocratie représentative (comme le PSU) et continuant, très curieusement, à situer principalement  leur engagement dans une recherche d'alliance électorale et de fédération dans une vaste union de gauche, leur analyse est également très distante avec le fonctionnement parlementaire et le rôle des partis.

 Cette posture bancale n'est pas sans rappeler un des partis-courant à l'origine de la SFIO en 1905, le P.O.S.R. (Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire) de Jean Allemane, qui donnait la priorité au  mouvement social et syndicaliste révolutionnaire sur la délégation politique. Les Allémanistes s'appuyait pour cela sur toute une panoplie de pratiques inspirées par l'anarchisme comme le mandat impératif, la législation directe imaginée par Joseph Dejacques après la révolution de 1848, l'élément moteur de l'action directe et des revendications dans les luttes, sensé dicter leur conduite aux représentants élus. Nous reproduisons ici un extrait de leurs textes théoriques relatifs à l'Autogestion, texte très intéressant sur les dérives possibles de l'usage et de la généralisation d'une autogestion en économie de marché. Là aussi, on pense évidemment aux analyses pertinentes des communistes de conseils et aux mises en garde toujours d'actualité de Rosa Luxembourg dans son texte majeur, "Réforme sociale ou révolution ?"

 

 

Sur l’autogestion.

 

Le terme d’autogestion possède une indéniable qualité : il est connu de tous et tout le monde lui donne, à peu près, la même signification. Il est en général, dans sa signification ordinaire, conçu comme appliqué à une entreprise : il y a autogestion, lorsque les travailleurs eux-mêmes, sur une base égalitaire et démocratique, prennent en charge la gestion de leur entreprise, lorsqu’ils en deviennent les gestionnaires directs, l’entreprise devenant leur bien commun. On retrouve une signification proche lorsqu’on pense aux coopératives agricoles. On la retrouve aussi, dans les multiples activités de services, lorsqu’on pense aux associations qui les prennent en charge.

Sa qualité centrale est claire pour tout le monde : des personnes associées autour de la réalisation d’une activité socialement utile et qui la prennent en main directement, en rupture à la fois avec le pouvoir du capital, mais aussi avec le modèle de la démocratie représentative.

Ce qu’il y a de fort c’est la signification de terme : "auto", qui renvoie, bien entendu, à l’autonomie de chacun avec l’apport de tous (pour renverser la phrase de Hobbes : la guerre de tous contre chacun…), et donc à la liberté active, à l’association de personnes libres engagées dans une action commune.

Néanmoins, les critiques de l’autogestion sont également connues. Ce ne sont pas des critiques abstraites : elles sont le fruit de nombreuses expériences et échecs.

Dans nombre de cas, les entreprises autogérées, les coopératives, les associations perdent tout à la fois leur caractère démocratique et leur finalité première : l’utilité sociale. Des processus de différenciation se créent en leur sein, des prises de pouvoir se font, de manière durable, une hiérarchie se recrée et, peu à peu, derrière des affichages qui peuvent, de manière apparente, rester généreux, c’est la logique du capital, et donc la recherche du profit et sa captation par une minorité, qui s’impose. La propriété formelle des moyens de production et de distribution peut rester commune, partagée entre les coopérateurs, mais la réalité de son exercice réel fait qu’elle redevient de nature privée, au bénéfice de la minorité qui, prenant le pouvoir de décision et de "gérance", acquiert également le droit de propriété.

Ce processus de redivision du travail et du pouvoir, de reprivatisation de la propriété, va très souvent de pair avec une autre critique : le caractère corporatiste de l’entité autogérée.

Par définition même, s’il y a création d’un bien commun, autogéré, il s’agit d’un bien partagé entre un nombre limité de personnes (les coopérateurs) et une ligne de séparation est instaurée entre l’intérieur et l’extérieur. La propriété est commune, mais elle n’est pas sociale. Les processus démocratiques n’englobent pas les "extérieurs". Une frontière est créée. La relation aux "extérieurs" (l’équivalent des "étrangers") peut se faire par l’intermédiaire du marché ou, de manière plus subtile, par l’intermédiaire d’une relation de service, les "extérieurs" devenant les bénéficiaires (passifs, agis) de la prestation d’un service, y compris lorsqu’elle est gratuite (en réalité, financée sur fonds publics). Le résultat est clair : les autogestionnaires engendrent un égoïsme collectif, se forgent un état d’esprit corporatiste, ne conservent pas l’idéal de leur utilité sociale.

Ces deux processus sont souvent liés : c’est au fur et à mesure que s’affirme le caractère corporatiste de l’exercice de la propriété autogérée que se développent les mécanismes de re-division du travail et d’émergence du pouvoir oppresseur d’une minorité.

Enfin, une troisième critique peut être faite et a été maintes fois confirmée par l’expérience : un ou des îlots d’autogestion, quelles que soient les bonnes intentions de départ, ne peuvent pas exister durablement en échappant aux lois de leur environnement. Si l’environnement reste à la fois marchand et capitaliste, voire capitaliste sans être réellement marchand (ce qui devient de plus en plus le cas, à travers le développement actuel de ce que j’ai proposé d’appeler "un capitalisme féodal"), l’entité autogérée sera pénétrée par les lois et les contraintes de cet environnement et obligée de se plier à ses règles.

Quelles conclusions en tirer ?

Les principes d’autonomie, d’exercice d’une démocratie directe au cœur même des activités productives, de création d’un bien commun, de visée d’une utilité sociale, sont précieux à conserver, mais le mot "autogestion", malgré sa charge symbolique positive (mais marquée malgré tout par la pensée d’une certaine époque : disons fin des années 60 et première moitié des années 70 dans le cas de la France), porte, à mon avis, trop de limites et d’ambivalences pour être conservés. Ce qui ne va pas, c’est le terme "gestion". Il est beaucoup trop limitatif, trop attaché au schéma (capitaliste) de l’"entreprise", lequel, en réalité, en termes de droit, est une "société anonyme", forme juridique adaptée à la propriété du capital. La notion d’entreprise n’existe pas dans le droit français.

Je propose de le remplacer par le terme d’autogouvernement.

Nous avions également débattu, au sein des Alternatifs, du terme de "démocratie active". Les deux termes me semblent corrects. Choisir l’un ou l’autre est une question secondaire, si l’on est d’accord sur les idées.

Sur deux idées :

  • la question n’est pas de "gérer". Le mot "gestion" est prisonnier de l’économique, et qui plus est : de manière seconde et passive. Gérer, ce n’est pas autre choses qu’"administrer", utiliser au mieux des moyens ou des ressources, optimiser. Mais, même à se limiter au niveau d’une entreprise, c’est toujours une activité seconde, déterminée par les choix stratégiques et leur mise en œuvre,
  • pour faire face aux enjeux actuels, nous devons impérativement sortir de l’enfermement de l’économique sur lui-même. Il faut que le politique s’insère dans l’économique et l’oriente. La séparation, opérée par le capitalisme, entre la sphère de l’économique et celle du politique ne peut continuer à tenir : une des grandes mutations actuelles est de la mettre en cause et la dépasser. Tous les grands enjeux (sur le dépassement du salariat, sur l’écologie, sur le féminisme, sur le rapprochement entre civilisations) en dépendent. Le mot "gouvernement " – dont l’importance a été mise en avant par Michel Foucault – semble le plus adapté. Gouverner, c’est beaucoup plus que gérer : c’est diriger, conduire, mener vers.

A travers le terme d’autogouvernement, on peut :

  • reprendre toutes les idées positives contenues dans le mot "autogestion", en particulier la prise en charge directe des problèmes, enjeux, activités par les intéressés eux-mêmes, en dépassant les mécanismes de la démocratie représentative,
  • mais on les plaçant à un niveau supérieur et immédiatement plus large. De telle sorte que les "intéressés" ne sont plus seulement des travailleurs. Ils sont, quel que soit l’activité, des citoyens engagés.

Il me semble qu’on a encore beaucoup à réfléchir à cette question : mettre le politique au cœur de l’économique.

Il faut immédiatement apporter une précision : le politique est une instance et une structure de la vie commune en société, instance dont le rôle essentiel est précisément de gouverner. Il faut nettement le différencier de "la politique" : celle-ci renvoie à l’action des mouvements politiques, à la manière de conduire les luttes, et, en dernière analyse, à la lutte des classes. Mais elle n’est en aucun cas un mode de structuration d’une société humaine. C’est à la faveur d’une terrible erreur qu’à l’époque du maoïsme est apparu le slogan : "la politique au poste de commande". Ce slogan a conduit au pire : à l’irruption de la violence, de la répression, des exécutions physiques au cœur de toutes les sphères de la vie en société (y compris la sphère familiale) : on sait à quel résultat cela a mené !!!

Mettre le politique au centre de l’économique est tout autre chose : c’est faire en sorte que les choix de gouvernement, débattus de manière démocratique, prennent le pas sur les intérêts particuliers et permettent d’introduire, de manière réfléchie et potentiellement commune, l’affrontement aux grands enjeux dont j’ai parlé. Jusqu’au cœur de la production dite matérielle.

A travers l’idée d’autogouvernement, on donne pleinement sa force à la démocratie, au "gouvernement du peuple par lui-même".

Le politique, l’action de gouverner, ne sont plus à déléguer, ou autoriser, ou faire se représenter par des professionnels de la politique. Ils sont à pratiquer, en permanence, dans nos réflexions, nos échanges, nos actions. Ile ne nous sont pas extérieurs, mais intérieurs. C’est pourquoi ils demandent engagement (mais, face à la crise et aux défis actuels, a-t-on le choix ?)

La civilisation occidentale nous a légué un acquis considérable : le refus, le rejet de tout pouvoir théocratique, l’affirmation du caractère irremplaçable de la citoyenneté et de l’égalité de chaque individu humain, de chaque "quelconque". Mais nous devons désormais aller plus loin : affirmer que chaque individu peut devenir, directement, l’auteur de l’action gouvernementale, un auteur qui n’autorise personne à parler et agir en son nom, qui revendique son plein pouvoir. Et il le peut, car, sortant de la fiction libérale de l’individu isolé, nous pouvons réfléchir les tendances qui nous socialisent et nous déterminent, qui provoquent une histoire, des problèmes et des enjeux qui nous sont communs.

Nous pouvons faire retour critique sur la manière dont nous pensons, nous nous comportons, agissons face à ces problèmes et enjeux. C’est par ce retour critique que nous devenons réellement libres. Et nous pouvons le faire ensemble, individuellement et collectivement, sans besoin du recours à une autorité étatique souveraine extérieure à nous. Il faut passer du "il" (le souverain externe, le pouvoir politique d’Etat) au "nous" (le souverain interne, la communauté des individualités, un nouveau type de multitude et d’exercice de la citoyenneté).

Les formes institutionnelles doivent en être inventées, par transformation de l’Etat tel que nous en héritons. Ces formes varieront nécessairement d’un pays à l’autre, comme d’une civilisation à une autre. Il n’existe pas de forme politique institutionnelle idéale, pas de modèle. Mais nous pouvons mobiliser le principe commun suivant : ce que nous devons avant tout attendre d’une institution politique, c’est qu’elle crée les conditions de son extinction progressive. Cela a été et reste d’ailleurs l’apport majeur du courant anarchiste, dont Marx, sur bien des points, se sentait proche, en opposition avec la social-démocratique allemande. Rappelons son insistance sur le dépérissement de l’Etat.

Autrement dit, qu’elle soit propice à ce que les conditions d’exercice de la démocratie active soient progressivement réunies. Jusqu’à quel point ? C’est affaire de lucidité, d’appréciation exacte de degré de maturité de l’exercice direct de la citoyenneté, de connaissance de ce qui est possible et ne l’est pas, dans telle période et telle circonstance.

Il existe une double relation :

  • relation de l’action publique qui doit être à l’écoute du sentiment et de l’intelligence des citoyens, placée sous leur vigilance,
  • relation de retrait de l’Etat, chaque fois que des formes d’organisation de l’action directe des citoyens peuvent s’y substituer.

Que le pouvoir politique se recentre sur ses fonctions de base est logique, mais leur orientation change. Le pouvoir politique ne dirige pas une machine régulatrice, mais des institutions émancipatrices, en entendant par "émancipation", à la fois le renversement du pouvoir d’asservir, dans quelque rapport social que ce soit, et le développement de la capacité à s’approprier les conditions d’une montée en liberté (en puissance propre de réflexion et d’action) sur tous les fronts.

Nous, héritiers directs de la démocratie représentative, avons tendance à penser que les institutions doivent être gouvernées par des personnes élues "démocratiquement". Mais cette tradition ne peut être remobilisée et présentée comme universelle que si elle est profondément rénovée :

      • d’une part les élus doivent être mandatés sur une perspective et un projet dont ils sont explicitement redevables devant les électeurs, sauf à être démis de leurs fonctions. Ils doivent être responsables, dont répondre devant ceux qui les ont mandatés. Responsables d’un projet et d’une perspective, et non d’un "programme" : ce qui compte, dans le monde d’aujourd’hui, monde nécessairement très mouvant, ce n’est pas la "virgule" d’un programme, mais la qualité de l’engagement, son orientation éthique et son respect.
        • d’autre part, cette assertion du primat de la procédure électorale doit être revue à l’épreuve de l’expérience. Nous pouvons expérimenter dès aujourd’hui que bien des institutions, les plus proches du simple citoyen, sont en réalité dirigées par des "volontaires", des personnes qui acceptent d’en assumer la responsabilité, au sens d’en prendre soin, qui sont à la fois révocables, mais aussi aisément reconductibles, qui peuvent œuvrer sur la longue durée. C’est le cas des associations, comme c’est, de facto, le cas de l’animation d’institutions scolaires, d’aides familiales, sociales… L’expérience montre que ce ne sont pas les élections qui priment, mais une certaine forme d’engagement personnel et volontaire, et donc réversible. L’association entre institutions, gouvernées par des élus, ouvertes à se rendre les moins nécessaires possibles en oeuvrant au déploiement de la démocratie active dans leur champ de responsabilité et pratique de la participation directe à l’exercice du pouvoir est sans doute un champ à explorer, à conceptualiser, à partir de la profusion d’expériences concrètes qui en existent déjà.

Conclusion :

Est-ce que le concept d’autogouvernement peut permettre de dépasser les limites de celui d’autogestion ?

Il faut rester modeste : c’est encore un vaste chantier à travailler.

Juste quelques pistes :

  • le corporatisme d’entreprise (ou de coopérative, ou d’association), sans doute inévitable, peut être contrebalancé, à la fois par l’insertion des usagers et des élus dans les grandes prises de décision (à portée stratégique) et par la manière dont les "producteurs" se pensent eux-mêmes en tant que citoyens, réfléchissant sur l’utilité sociale (et la positivité écologique) du point de vue global (et non pas seulement local). C’est une vaste évolution culturelle, mais elle est déjà en cours en réalité, si on y réfléchit bien.
  • Les processus de différenciation sociale et de recréation de pouvoirs privés, qui ont miné un grand nombre de réalisations autogestionnaires, peuvent eux-aussi être contrebalancés par un déplacement du point d’application du pouvoir (économique). En plaçant la question du gouvernement politique comme première, on affaiblit l’enjeu du pouvoir économique au sein d’une entreprise donnée. En tendance, on le fait disparaître.
  • Enfin, la question de l’environnement économique et marchand devient naturellement première. C’est sur elle que l’action du "gouvernement" doit se centrer. Que ce soit par grands secteurs d’activité et/ou par zones géographiques, ce sont les orientations débattues et décidés à ce niveau qui deviennent décisives. J’en ai parlé à l’occasion de l’écocitoyenneté. Il ne s’agit plus d’opposer le plan au marché et réciproquement. C’est un débat obsolète. Il faut partir des grands défis, des grands enjeux et des questions actuelles qui demandent décision et action, pour donner un contenu réel et concret à la vie démocratique à ces niveaux. Comme le disait déjà Deleuze, il ne s’agit pas d’aller du local au global, mais de partir toujours du global, en ayant la capacité de le distinguer dans les enjeux et réalisations locales. C’est là où l’action propre des mouvements politiques devient importante : ce sont eux les porteurs des enjeux globaux et de la question de l’autogouvernement.